Traversée de la Manche : le routage au service des nageurs

Le dimanche 23 août dernier, Axel Reymond battait le record de France de la traversée de la Manche à la nage en 7 heures 7 minutes et 8 secondes.

Pour ce record il a fait appel au nageur Extrême Stéphane Krause pour l’aider dans sa tentative, à notre connaissance une première en France, pour déterminer la meilleure trajectoire pour atteindre son objectif, ainsi que le jour et l’heure de départ en fonction de la météo et des courants.

Stéphane Krause n’est pas seulement nageur, il est avant tout entraîneur de l’équipe de France de Funboard à la Fédération Française de Voile et intervenant au Pôle France Course au large. C’est donc un expert en navigation qui sait faire une lecture fine des prévisions météo et des courants.

Et même si Axel n’a pas réussi à battre le record du monde comme il l’envisageait initialement, cette collaboration prouve qu’il pourrait être judicieux pour tous nageurs en quête d’exploit personnel, de s’attacher les services d’un routeur pour réussir sa traversée dans les meilleures conditions, comme c’est le cas depuis plusieurs années dans le monde de la voile.

Laurent Neuville - A ma connaissance c’est la première fois qu’un nageur de haut niveau et un expert de la voile de compétition travaille ensemble pour tenter de battre un record sur une traversée de la Manche à la nage. Pouvez-vous m’expliquer comment vous en êtes venus à collaborer ensemble ?

Axel Reymond – Au départ j’ai appelé Stéphane Lecat, ancien directeur de la natation eau libre à la Fédération Française de Natation et aujourd’hui DTN de la Fédération Française de Triathlon, en mode : « J’ai besoin d’aide, je ne sais pas quoi faire parce que le pilote de mon bateau accompagnateur m’envoie des emails assez contradictoires. Les échanges avec lui ne se passent vraiment pas bien. Il ne veut vraiment pas que je parte cette année ».

De mon côté je souhaitais vraiment partir cette année parce que cela faisait déjà presque 4 ans que j’avais tous les sponsors qui attendaient que je réalise la traversée. J’avais vraiment envie de la réaliser pour enfin casser ces années d’attente. Et puis aussi de ne pas pouvoir prendre de vacances pour la préparer chaque été. Donc je voulais la faire, et puis enfin m’en débarrasser !

Et Stéphane Lecat m’a demandé pourquoi je ne partais pas, qu’est-ce qui posait problème avec le pilote ? Je lui ai parlé de la météo et il m’a dit :  » Bah écoute, moi je connais quelqu’un. Je te donne son contact, parle-lui-en, demande-lui des conseils ». C’est là qu’il m’a mis en relation avec Stéphane Krause. Au départ je n’osais pas l’appeler, mais Stéphane a insisté.

Laurent – Tu as donc suivi son conseil !

Axel  – Bah, j’étais un peu obligé. Quand Stéphane Lecat me dit : « Axel appelle Stéphane ! » Je dis : « Bien mon capitaine, j’appelle Stéphane ».

Laurent - Et de ton côté, Stéphane, comment as-tu reçu cette demande ?

Stéphane Krause – Ce qui est étonnant c’est que lorsque que l’on s’est vu tous les 2 lors du stage à Quiberon en juillet dernier, tu m’as dit que ce serait sympa que j’échange avec Axel, que vous fassiez quelque chose ensemble. Et que cela pourrait être intéressant de vous rencontrer étant donné vos différents profils de nageurs. Et là, d’un coup, je reçois un appel de Stéphane Lecat qui me dit : « J’ai donné ton numéro à Axel, ça ne te dérange pas ? », et dans la foulée je reçois très vite l’appel d’Axel. Il m’explique son souci, sa problématique, et j’ai trouvé cela assez hallucinant. Je ne connaissais pas trop le système de gestion de la traversée de la Manche, avec l’obligation de passer par des pilotes et qu’ils avaient un peu le droit de vie et de mort sur les nageurs. À ce moment-là, je me suis dit : « Il a un gars qui doit pouvoir taper le record. Nous sommes au mois d’août et la météo est plutôt clémente en cette période, même si on ne sait jamais ». Rapidement je dis à Axel : « Je vais regarder vite fait ! ».

Du coup, j’ai commencé à regarder, et ce qui m’a surpris c’est qu’Axel me disait que 2 périodes avaient déjà été fixées avec le pilote ; une fin août, avec une « waiting period » de 4 ou 5 jours, et une autre autour du 19 septembre. Et tout en me disant que c’était les meilleures périodes d’après lui pour battre un record. Cela m’a un peu surpris. « Comment pouvait-il savoir plus d’un mois à l’avance que ce seraient les meilleurs périodes en se basant uniquement sur les « stats » météo des dernières années ? » Et en plus de ça, le pilote disait à Axel, « On retarde, c’est mieux que tu partes en septembre ».

A partir de là, je ne sais plus exactement combien de temps avant, une semaine peut être, j’ai commencé à regarder de manière assez fine pour essayer de voir si pendant la première « waiting period » il y aurait un créneau plus favorable. Du coup avec Axel on a échangé tous les jours pendant une semaine pour affiner les prévisions. Chaque jour, je vérifiais les vents et les courants en fonction des bascules de marées pour estimer le meilleur créneau possible, mais surtout la meilleure heure de départ. Mais ce que je ne savais pas trop, même si je connaissais les difficultés qu’Axel rencontrais avec son pilote, c’est que ce dernier était un vieux grincheux qui avait du mal à accepter que l’on puisse mettre en doute ses certitudes et sa connaissance de la Manche.

Finalement cela m’a pris plus de temps que prévu de trouver la meilleure option de départ, puis au fur et à mesure j’ai commencé à valider le samedi 22 et le dimanche 23 août. Le plus favorable était le samedi si je me rappelle bien, mais Axel me disait que le pilote était prêt et qu’il pouvait partir avant. Je lui ai répondu : « Oui, tu peux partir jeudi au vendredi, la traversée est possible sans problème, mais on parle de record, pas d’une simple traversée ».

Finalement le pilote n’a pas été trop mauvais en nous disant que le dimanche était a priori le meilleur jour pour traverser. En y regardant de plus près, c’était faisable pour battre le record, mais par contre il fallait vraiment tenir l’heure de départ et la trajectoire avec le cap à tenir. J’ai donc proposé à Axel une trajectoire et un horaire assez précis pour être en phase avec le courant. Mais le pilote voulait partir de bonne heure, ce que je ne trouvais pas très cohérent par rapport au courant. J’ai donc dit à Axel, « Essaie de prendre un maximum de temps pour te changer, pour te mettre à l’eau et prendre le départ à 9h30 précise, comme ça tu seras en phase ». Pour préparer le meilleur parcours possible, j’avais également étudié la trajectoire et la force du courant lors du record de la traversée de Andréas Waschburger (réalisé le 8 septembre 2023 en 6 h 45 min) pour essayer d’avoir la même trajectoire, voire une plus performante. Par rapport au record j’avais proposé à Axel une trajectoire qui tendait plus vers le sud-est, mais pour cela il fallait qu’il parvienne à infléchir le pilote pour qu’il il accepte de partir plus tard et suive la bonne trajectoire.

Laurent - Axel, maintenant que tu avais toutes les cartes en main, comment as-tu réussi à faire accepter au pilote de suivre les conseils de Stéphane ?

Axel – Avant cela, je dois te dire que cela a été super dur d’avoir un créneau pour partir, parce que lorsque le mercredi nous étions dans le bateau avec mon équipe pour rejoindre l’Angleterre, nous avons reçu un email pour nous informer que l’on n’allait peut-être pas pouvoir traverser. Ensuite, on reçoit un autre email pour nous dire que c’est peut-être bon pour le dimanche, qu’il y a vraiment peu de vent annoncé et qu’il y a potentiellement une fenêtre possible.

Sur ce, je me rends directement auprès du pilote et j’essaie de négocier avec lui. Il me dit : « Écoute Axel, moi je ne vois pas de bonne fenêtre pour battre le record. Par contre, on peut partir si tu veux ». Sur le coup, je me suis dit que cela allait me « souler » parce que j’étais là pour tenter le record. Mais, comme il y avait une forte attente de mon entourage, je me suis dit qu’il n’est pas si important ce record, que j’étais là pour partir et que s’il y avait un record au bout c’était tant mieux ! Et qu’au pire je le retenterai l’année prochaine ou les années d’après.

Après s’être mis d’accord avec le pilote pour effectuer la traversée, ce dernier me dit : Écoute, je te tiens au courant au jour le jour et je t’enverrai l’heure et le jour du départ ». On est le jeudi et on s’appelle avec Stéphane pour planifier un départ le samedi ou le dimanche matin. Nous nous étions mis d’accord sur le planning, et le lendemain à midi je reçois un mail du pilote pour me confirmer que nous partirions le dimanche matin parce qu’il n’y a pas trop de vent ou le mercredi suivant, et que c’était à prendre ou à laisser. J’ai donc choisi de partir le dimanche matin.

Laurent - Te voilà fixer sur la date. As-tu réussi à faire en sorte que le pilote suive les indications de Stéphane, et notamment de retarder l’horaire de départ ?

Axel – Le pilote voulait que l’on parte à 08h30, et je lui ai dit : « J’ai vu avec un ami qui fait de la voile et qui est vraiment très fort dans son domaine. Il nous conseille de partir vers les 10h00 ». Il m’a répondu que maintenant le record n’était plus possible, et que l’on partait quand je voulais. Je l’ai donc informé que l’on partirait à 09h30. Il m’a dit OK, pas de problème, on se donne rendez-vous à telle heure. Voilà, c’est un peu comme cela que ça s’est passé. Genre, le mec un peu je m’en foutiste !

Laurent – Nous y sommes, il est 09h30 et tu te mets à l’eau. Comment s’est passée cette traversée, et qu’est-ce qui a bloqué par rapport au record du monde ?

Axel – J’ai été informé en direct tout du long quand je nageais. Je suis parti en nageant normalement et au bout de 2h00 mon équipe me dit : « Le record n’est plus possible. Tu as plus de 20 minutes de retard. Au bout de 3h00/3h30 de course, On me dit que j’ai 40 minutes de retard et que c’est mort. Du coup, je me suis mis à nager un peu tranquille.

Laurent – Tu te dis : « Maintenant c’est cuit, autant en profiter » ?

Axel – C’est cela, je profite. Je regarde les bateaux. Les phoques qui sont près de moi, j’essaie de voir un petit peu des trucs. Et à un moment donné, je ne sais plus, vers 4h00 à 5h00 d’effort, l’équipe me dit que je grappille du temps, que je reprends des minutes. Je leur dis, ok on accélère un petit peu ! J’accélère, j’accélère et ils me disent, tu ne fais que grappiller sur le temps du record, tu n’as plus que 25 minutes de retard. À partir de ce moment j’ai tout donné pour terminer avec seulement 22 minutes de retard.

Laurent - Penses-tu que si tu n'avais pas relâché sur une partie du parcours tu aurais pu battre le record ?

Alex – Le problème est que le pilote n’a pas respecté le parcours proposé par Stéphane. Il nous a fait partir en ligne droite, alors que lors de son record Andréas a fait un arc de cercle pour bénéficier des courants. Avec le bénéfice des courants j’aurais pu grappiller beaucoup plus de temps et c’est vraiment ce qui nous à pénaliser dans la tentative de record.

Laurent - Stéphane, de ton côté, comment as-tu vécu la traversée d’Axel ?

Stéphane – En fait je n’ai pas pu le suivre en direct parce qu’il y avait un problème avec le tracker qui ne fonctionnait pas. Je suivais sa traversée à partir de son Instagram et des photos et posts mis en ligne par son équipe. Ils ne donnaient pas d’infos sur le timing jusqu’à ce qu’ils mettent en ligne une photo où l’on voyait la côte, et qui disait « Il ne reste plus que 45 min pour le record ». Je me suis dit : « C’est bon en principe. Le courant va le porter et cela va aller vite ». Puis une nouvelle photo arrive 25 minutes après avec la côte qui me paraissait hyper loin. Mais à la vitesse où il nage je me suis dit que cela allait le faire. J’étais à fond dedans, je stressais à bloc. J’avais qu’une envie, c’était qu’il tape ce record parce qu’il en était capable. Mais au bout d’un moment je me suis dit : « C’est bizarre quand même, il n’y a pas de news ! » Et voilà le record n’était pas battu.

Laurent – Tu as dû être un peu frustré d’apprendre que le record n’avait pas été battu ?

Stéphane – Pas un peu ! Avec ce que l’on a vécu à distance au téléphone dans la préparation, le bon feeling que nous avons eu ensemble. Ouais, c’est frustrant. Quand je repense au temps où l’on a réfléchi ensemble, le temps où je bossais là-dessus. J’étais à fond. Lors du debriefing avec Axel, je lui ai demandé le tracé de sa traversée, et en comparant sa trace et celle que je lui avais communiquée au préalable, nous étions comme des fous parce que le pilote n’avait pas respecté le plan initial. Il m’a dit que cela avait été la guerre sur le bateau avec son équipe pour le faire infléchir. Mais le mec il ne voulait rien savoir, et après, forcément, Axel s’est retrouvé à contre-courant, en tout cas à lutter contre le courant pour finir. Constater cela m’a bien énervé. A cet instant je me suis dit : « Le pilote, lui vole ce record. C’est malhonnête, c’est de l’escroquerie, et tu ne peux rien faire ».

Laurent - Axel, malgré tout, tu n’es pas reparti sans rien. Tu as battu le record de France en 07h07. Qui détenait l'ancien record, et avec le recul es-tu heureux de l’avoir battu ?

Axel – C’est Gilles Rondy, un ancien nageur d’eau libre de l’équipe de France qui le détenait en un peu plus de 07h40. Avec le recul, franchement, c’est déjà très bien d’obtenir le record de France. C’est une belle perf. Même si après coup lors du débrief avec Stéphane, j’étais vraiment dégoûté quand j’ai vu mon tracé. Le pilote nous a volé le record en ne suivant pas nos recommandations. J’ai des mails qui prouvent qu’ils avaient toutes nos indications pour battre le record. Mais je retiens finalement que j’ai eu la chance de faire la traversée, et la satisfaction à l’arrivée sur les rochers de voir ma famille, et tous les gens qui étaient présents pour m’accueillir.

Laurent - Maintenant nous allons parler de la suite. Quels sont vos projets et notamment les tiens Axel. J’ai lu récemment que tu avais pour projet de réaliser dans les prochaines années toutes les traversées de l’Oceans Seven. C’est bien cela ?

Axel – Avant de réaliser de grandes traversées après celle de la Manche, je vais tenter de me qualifier pour les JO de 2028 à Los Angeles. Ce sera ma dernière tentative et je vais tout donner pour au moins y participer. Et après 2028, je me lance effectivement pendant 3 ou 4 ans à réaliser le maximum de traversées, comme celles de l’Oceans Seven, le tour de Manhattan, la Santa Fe.

Laurent - Et toi Stéphane. Est-ce que cette première collaboration en tant que routeur pour un nageur en appelle d'autres ?

Stéphane – Avec Axel, on a bien bossé ensemble, c’était sympa. En tout cas, il y a matière à aider les nageurs dans leur routage. À minima, l’étude de la météo. Mais il est vrai que l’analyse de la trajectoire, des courants, c’est important et fondamental surtout sur de telles distances. Nous en avons parlé avec Axel. Même sur des épreuves très cadrées comme un 25 km ou un 10 km, il peut y avoir en fonction des plans d’eau des problématiques de courant ou des évolutions météo, qui au fur et à mesure de la journée peuvent avoir un impact sur la tactique de course. Parce qu’il y a des moments où la mer peut se transformer du fait du courant ou de la météo, ou lors du passage d’un point de cap. Cela peut avoir des effets, suivant les sites, qui imposent soit de se dérouter légèrement et d’aller prendre une veine intéressante ou un bon courant, ou parce qu’il y a du ressac.

Donc oui, j’ai trouvé cette expérience super et il y a matière à intéresser des nageurs, ou des entraineurs, pour les aider à se préparer au mieux pour gérer la stratégie à adopter sur de longues traversées ou des épreuves officielles. Même si cela te met la pression, parce que c’est quand même stressant pour moi de participer à la décision de la meilleure stratégie à adopter. Alors oui, pourquoi pas ? Cela a été un réel plaisir de travailler avec Axel, et je suis prêt à le faire avec d’autres nageurs si ça les branche.

Laurent - Pour finir. Penses-tu Axel qu’il y a matière à s’attacher les services d’un routeur pour les nageurs, comme cela se fait dans la voile ?

Axel – Quand on se rend sur des épreuves d’eau libre on n’a pas vraiment ce problème-là. On fait la course le jour qui est indiqué, à l’heure qui est indiquée et avec les conditions du moment.

Par contre pour une traversée t’as le choix de la date, t’as des créneaux, tu paies pour partir quand tu veux ; et du coup, c’est toi qui décides. Maintenant dans les budgets de recherche de sponsors pour mes prochaines traversées, il y aura systématiquement une ligne de dépenses pour la prise en charge d’un routeur. Et, sans lui envoyer des fleurs, je sais que je demanderais à Stéphane de m’accompagner parce qu’il est très bon pédagogue, et que le courant c’est super bien passé entre nous. Et même si j’ai échoué dans ma tentative, avoir fait appel à Stéphane aura été la meilleure décision que j’ai prise.

Interview réalisée par Laurent NEUVILLE le 12 octobre 2026

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