Kevin Audouy : « On s’est dit que cela allait être chaud ! »
Nous avons rencontré Kevin AUDOUY, nageur que nous connaissons bien chez OpenSwim Harmonie Mutuelle. Il participe à nos événements depuis 2017 et a même été un de nos plus fidèle bénévole. Après des déboires physiques qui l’avaient contraint à abandonner sa tentative de traversée de la Manche en solitaire, il vient de réussir l’exploit en équipe, accompagné notamment de Frédéric Taillandier l’organisateur. Ils ont vaincu la Manche le 19 janvier dernier, signant ainsi la traversée la plus précoce jamais accomplie dans l’année par des nageurs en maillot de bain dans une eau à 7 degrés. Nous vous proposons de découvrir son retour d’expérience dans cette traversée unique.

Bonjour Kevin, peux-tu te présenter et nous faire part de ton lien avec la natation ?
Je m’appelle Kevin Audouy, j’ai 30 ans et je suis vendeur en salle des marchés dans une succursale à Nantes. Initialement je suis un nageur de bassin, puis nageur d’eau libre depuis 2017. J’ai débuté avec les Open Swim Stars et ensuite avec d’autres organisations en parallèle, comme celles proposées par la FFN. Puis suite à la proposition d’amis nageurs d’eau libre rencontrés lors des éditions de l’Open Swim Stars Paris, j’ai rejoint les nageurs d’eau froide des Ourcq Polaires en octobre 2020, quand les piscines ont fermé au moment du COVID. Ils m’avaient proposés d’aller nager dans le canal de l’Ourcq pour pouvoir continuer de m’entrainer pendant l’automne et l’hiver. Cela m’a permis de m’adapter avec des températures de 14/15 degrés en automne, puis qui sont descendus gentiment pour atteindre 0 à 1 degré en février. A partir de là, j’ai eu énormément d’attrait pour l’eau froide, en plus de la natation en piscine et en eau libre le reste de l’année. Cela m’a amené ensuite à participer à des compétitions en eau froide et en eau glacée à l’étranger, notamment en Pologne. Et quand j’ai déménagé fin 2022 à Nantes, j’ai rejoint un groupe qui se retrouve toute l’année les week-ends pour des baignades sur la côte Atlantique. Et pour finir, avant de réussir cette traversée par équipe en plein hiver, j’ai fait une tentative de traversée de la Manche en solo en juillet 2024, que je n’ai malheureusement pas terminé en raison de soucis avec mes épaules intervenus pendant la traversée.
Quelle a été la raison de ton abandon ?
On m’a sorti de l’eau quelques kilomètres avant la fin, alors que je pensais me sentir bien. Finalement quand je suis monté sur le bateau, j’avais les deux bras et les épaules complètement bloqués. Cela m’a demandé ensuite de nombreuses séances de kiné pour retrouver une mobilité totale.
Je suppose que c’est en arrivant à Nantes que tu as rencontré Frédéric Taillandier, l’organisateur de cette traversée en équipe ?
Exactement. J’ai rencontré Frédéric dans le cadre de mon club de natation grâce à des nageurs qui nageaient sur la côte toute l’année en eau libre. J’ai commencé à nager avec lui à l’été ou automne 2022, et depuis on nage ensemble tous les week-ends de l’année, soit en mer, en rivière ou dans un plan d’eau.
Vous allez nager à quel endroit sur la côte ?
Essentiellement à Pornic. C’est le plus simple et le plus proche de Nantes. Il y a un plan d’eau de mer fermé qui se remplit de temps en temps. Et à côté de ça, on peut nager en longeant la côte. On se fait parfois des sorties, surtout l’été, de 10 à 12 kilomètres. Et régulièrement des sorties plus ou moins longues. Ça dépend surtout des coefficients de marée et des capacités sportives, physiques et mentales des autres nageurs. Ou alors, tout simplement, en fonction de ce que l’on a envie de faire. Mais le plus souvent on en profite pour être dans l’eau entre 2 et 3 heures. C’est quand même mieux que d’être enfermé dans une piscine, non ?
Venons-en à cette belle réussite d’être devenue la première équipe à réussir la traversée de la Manche la plus précoce dans l’année. Comment t’es-tu retrouvé embarqué dans cette aventure ?
Alors, cela part de deux choses. La première, c’est qu’on en parlait déjà depuis un bon moment avec Frédéric. Il avait tenté la traversée de la Manche en solo il y a quelques années, et il ne l’avait pas fini. Moi, je l’avais tenté également sans la terminer. Donc, forcément, nous avions une revanche à prendre. Maintenant, le format restait à définir et comme nous sommes des nageurs d’eau froide, et que l’on aime vraiment ça, on s’est dit : pourquoi ne pas essayer d’allier les 2, la nage en eau froide et la nage en eau libre.
Après un an de réflexion, nous nous sommes dit qu’il fallait faire un relais en plein hiver, mais à 2 nous savions que l’on n’aurait pas le temps de récupérer entre chaque relais, notamment en termes de température. Puis tardivement j’ai découvert que d’autres nageurs avaient déjà tenté la traversée de la Manche en relais à 10 (5 hommes et 5 femmes) pendant l’hiver 2025, mais qu’ils n’avaient pas réussis. Ce fut le déclic. Nous nous sommes dit que cela pouvait être une belle histoire à raconter de pouvoir traverser la Manche ensemble avec notre équipe. A l’origine, nous n’étions pas partis pour réaliser la traversée en relais mixte à 4, notamment parce que l’on a trouvé tardivement les membres de l’équipe après plusieurs changements jusqu’à deux mois avant le départ. Finalement ce sont 2 nageuses qui ont fait partie de l’aventure, la galloise Makala Jones qui nous a été recommandée, et Arleen Gonzalez une mexicaine que j’avais rencontré sur un Ice Mile au Maroc il y a quelques années et avec qui j’avais gardé contact. Ce sont donc 2 nageuses formidables avec une expérience de l’eau froide sur de longue distance qui nous ont accompagné dans notre défi.
Comment a été reçu votre demande de traverser la Manche par les pilotes à une période inhabituelle pour eux ?
Tout d’abord nous avons eu des refus parce que l’on s’y était pris un peu trop tard dans notre demande. Finalement Frédéric, par ses échanges directs avec les pilotes et ses contacts en Angleterre, a réussi à les convaincre en leur prouvant que nous avions tous une véritable expérience de l’eau froide. Et du coup nous avons réussi à avoir ce slot en janvier, malgré le fait que l’on savait qu’il y aurait des conditions compliquées en cette période.
Une fois l’autorisation obtenue, comment vous êtes-vous préparés ?
Et bien, nous avons continué de faire nos sorties en mer avec Fred. Makala, elle, nageait aussi beaucoup de son côté en mer. Quant à Arleen, elle nageait dans une piscine non chauffée et très froide. Et puis nous avons organisé un regroupement mi-décembre avec Makala. Nous avons réalisé un aller-retour Noirmoutier Pornic, en maillot forcément, pour essayer d’avoir les mêmes conditions que celles rencontrées en janvier. La température de l’eau était autour de 9 degrés, et la distance de 30 km. Nous l’avons réalisé en 1 h de nage et 2 h de récup. Et cela a eu valeur de test. Sur le bateau suiveur nous avions également l’équipe de 3 personnes qui allait nous suivre lors de la traversée, le médecin et 2 personnes qui nous assistaient en surveillance et pour l’alimentation. Cela nous a permis de nous tester et nous a rassuré sur notre capacité à réaliser la traversée.
Et maintenant, nous sommes le 19 janvier au matin. Comment s’est passé la traversée ?
En montant sur le bateau, on s’est dit que « cela allait être chaud !» Et notamment en termes de température de l’eau et des forts courants que nous allions rencontrés à l’arrivée. Donc forcément, on avait une appréhension. De plus Il y a eu une vague de froid qui étaient intervenues les jours précédents en France et en Angleterre. La température de l’eau était de 7 degrés et cela a forcément renforcé notre appréhension. Mais, surtout, beaucoup d’excitation au départ à savoir qu’on allait enfin nager. Même si j’étais préparé, j’avais peur de ne pas réussir. Ne pas être au niveau de ce relais, et que cela se passe mal à cause de moi ; même si je connais mes capacités. Je me suis posé beaucoup de questions avant le départ parce c’était un projet assez important et impressionnant. Et que nous ne nous étions jamais entraînés dans une eau et une température extérieure aussi froide. De mon côté, j’avais quand même une incertitude, mais j’étais convaincu qu’avec l’équipe nous allions tout donner pour réussir la traversée.
Vous voilà partis. Quelle position avais-tu dans l’équipe et comment le choix des passages s’est-il fait ?
Le choix s’est fait très simplement, on a échangé la veille tous les quatre pour savoir qui allait débuter et notamment pour déterminer celui qui risquait de nager une fois de plus que les autres. Nous avons laissé parler nos deux nageuses en premier. Et c’est Arleen qui nous a dit tout de suite « moi je veux partir en premier ». Makala est finalement parti 2e, Frédéric en 3 et moi en 4.
Une fois l’ordre du relais établi, comment as-tu vécu ta traversée jusqu’à l’arrivée sur la plage ?
Mes souvenirs sont encore bien présents. C’est donc Arleen qui est partie en premier. Quand je l’ai vu se préparer et se mettre à l’eau pour rejoindre la plage de départ, cela m’a rappelé quand je l’avais fait pour mon solo à l’époque. Elle fait son départ, et l’équipe sait que c’est parti et qu’il va falloir y aller. On commence par avoir beaucoup de houle. Et honnêtement, moi qui l’avais fait en nageant mais jamais sur un bateau, me rendre compte du contre-courant, de la forte houle dès le début de la première nage, tu te dis, « si ça commence comme ça dès le début, qu’est-ce que ça va être ensuite ? » Il s’avère qu’elle n’a pas lâchée, et a tout donné pour réaliser une magnifique première nage. Ensuite, ça s’est enchaîné, Makala, Fred. À chaque fois, chacun a nagé à son rythme, à une bonne vitesse. Et puis cela a été mon tour. J’avais juste hâte de pouvoir nager, de faire comme les autres. Et cela a été un plaisir pendant mon heure de nage. C’est passé très vite avec les encouragements de l’équipe. Je n’avais pas le sentiment de nager seul. Mais après ma première sortie d’eau et mon premier « réchauffage », cela ne s’est très bien passé pour moi. Il faut savoir que la température de l’air était beaucoup plus froide que celle de l’eau, et que pour pouvoir se réchauffer et se réalimenter, nous devions entrer dans la cabine du bateau. Et ce qui devait arriver arriva, j’ai eu un gros mal de mer.
Tu as dû retourner à l’extérieur je suppose ?
J’ai dû retourner dehors rapidement en effet. Et du coup, tous mes « réchauffages », ont forcément eu lieu sur le pont du bateau, à l’air frais.
Le temps de nage a été de 16h27, soit 4 passages te concernant. Quel a été ton passage le plus difficile ?
Je suis passé 4 fois en effet et Arleen s’est mise à l’eau une 5e fois pour sa part. Pour ceux qui étaient sur le bateau, ce fût mon troisième passage parce qu’ils pensaient que j’étais complètement désorienté. La nuit tombait et comme on n’avait pas bien allumé les lumières sur le bateau, je ne le voyais pas bien tourner. Donc j’accélérais, je ralentissais, j’essayais de suivre un peu le rythme. Et côté bateau et pilote, ils ont failli m’arrêter parce qu’ils pensaient que j’étais désorienté. C’est là où le rôle des accompagnateurs a été déterminant. Ils ont informé le pilote qu’ils me connaissaient bien et qu’ils pensaient que je ne voyais pas bien tourner le bateau. Donc ils m’ont laissé une chance sur mes 10 dernières minutes de nage avant que je sorte de l’eau. Ils m’ont vu monter sur le bateau sans aide et ont vu que je récupérais très bien. Mais pour ma part le pire passage aura été le 4e. Il faisait nuit, on voyait la côte française éclairée, on voyait de temps en temps le phare, on voyait la possible plage d’arrivée, et je me suis dit qu’il y avait un fort risque qu’on ne finisse pas en raison d’un fort contre-courant et des vagues de houle qui te balançaient dans tous les sens, toi et le bateau. Le fameux cimetière du nageur ! Et comme il faisait nuit, et que j’étais vraiment proche du bateau, Il y a des moments où je ne voyais même plus la plage devant moi. Sans compter que j’ai dû boire la tasse 15 ou 20 fois pendant cette heure. Mais je n’ai cessé de me dire : « il faut que je continue de toute façon ». Et pour cela j’ai arrêté d’accélérer et ralentir comme je l’avais fait sur mon passage précédent, parce que l’on m’avait dit qu’il y avait un risque que le pilote me sorte de l’eau. Donc j’ai nagé à fond, et ne me suis pas arrêté malgré que mes épaules devenaient douloureuses, et que la houle me poussait vers le bateau. Cela a été clairement très pénible.
Tu as dû être heureux d’en terminer ?
Tenir cette heure malgré le fait qu’il y avait des conditions terribles a été un grand soulagement. Notamment quand ils se sont mis à faire de petits cris de joie avant ma sortie de l’eau. C’était le signal que l’on s’était donné entre nous pour se prévenir deux minutes avant le changement de nageur. Et effectivement, quand j’ai entendu ce signal, j’étais soulagé dans un sens, mais déçu de ne pas être arrivé sur la plage comme s’était prévu. Je peux dire aujourd’hui que ce fut la pire heure de nage de ma vie, que ce soit en piscine ou autres. Mais en même temps, la meilleure nage de toute ma vie, parce que je savais que j’avais vraiment tout donné, que je n’avais rien lâché.
Après l’arrivée de Arleen sur la plage, comment as-tu vécu cette réussite collective et résumes-tu ton aventure ?
Juste un super moment, une superbe nage. On s’est donnés, nous étions dans le froid, c’était dur, mais nous étions entre nous, entre nageurs. On savait qu’on allait tous donner le maximum, et on savait que l’équipe et nos amis de tous les jours étaient derrière nous. Quand on nageait, on savait qu’ils étaient là sur le bateau avec nous. C’était un peu nos anges gardiens. C’était extraordinaire.
Dernière question, as-tu d’autres projets à l’avenir ?
Alors oui. On réfléchit effectivement à faire d’autres nages hivernales. C’est un projet sur lequel nous avons déjà échangé ensemble. Et forcément, retenter un jour ou l’autre, dans un an et demi à deux ans la traversée de la Manche en solo.
Interview réalisée par Laurent NEUVILLE le 3 avril 2026